Gore Verbinski raconte comment il a tourné Pirates des Caraïbes 3 sans scénario
Disney

L'histoire était écrite au fur et à mesure des prises de vue... et le film n'a eu que 10 semaines de post-production !

En 2003, La Malédiction du Black Pearl fut un gros succès surprise pour les dirigeants des studios Disney, qui ne croyaient pas franchement en ce projet de Gore Verbinski. Si le producteur Jerry Bruckheimer a toujours soutenu le choix de Johnny Depp pour incarner Jack Sparrow, ce n'était pas le cas des autres patrons, qui avaient peur de son interprétation. Sans compter que les récents films de pirates avaient coûté cher et fait des flops... Mais 650 millions de dollars de recettes mondiales plus tard, l'équipe a changé son fusil d'épaule et réclamé au réalisateur et à la star de tourner non pas une, mais deux suites dans la foulée : Le Secret du coffre maudit (sorti à l'été 2006) et Jusqu'au bout du monde (dans les salles moins d'un an plus tard, en mai 2007). Ce dernier a d'ailleurs été en partie mis en scène lors des prises de vue de son prédécesseur, alors que son histoire, toujours imaginée par Ted Elliott et Terry Rossio était loin d'être finalisée, comme le détaille aujourd'hui son réalisateur à Collider. Voici quelques extraits de cet entretien captivant, à lire en entier et en anglais ici.

Pirates des Caraïbes : la bonne surprise de l'été 2003 [critique]

Le director's cut

''Je considère que j'ai eu le director's cut sur cette trilogie. Les batailles qu'on a dû mener sur ces films étaient mineures et je suis très content de ces films. (…) Suite à ce succès, Pirates des Caraïbes 2 et 3 ont été lancés et étaient véritablement conçus en fonction de leurs deadlines. Il y avait un calendrier très précis à respecter. 'On a besoin de deux de ces bébés, vous pouvez nous les faire pour quand ?' On n'avait pas de scénario, mais on faisait les films pour respecter la date de sortie. C'est inévitable après un tel carton. Ils redesignaient même l'attraction dans les parcs Disney !"

Boucler l'histoire

"Vous me demandiez s'il existait un autre montage des films, mais en fait, en les créant, on a considéré que réussir à conserver sa folie originale, ce serait suffisant. Je suis d'ailleurs très fier du deuxième. Il est un peu plus... Il conserve le même esprit, mais il est différent. Bon, ok, le troisième est un peu trop 'wow'. Où est-ce qu'on pouvait aller ? On devait faire encore plus grand. Je trouve tout de même que ça fonctionne, car on a terminé les histoires de tout le monde. Norrington reçoit son dû par exemple. On savait que le public adorait ce personnage, alors on a fait en sorte qu'il revienne et que son intrigue porte ses fruits. (…) C'était essentiel aussi que le Kraken disparaisse. Ce film parle des monstres qui meurent, de ce monde qui arrive à sa fin. Le progrès est là et les mythes n'ont plus de sens dans ce nouveau monde. C'était un point fondamental de l'intrigue. C'est une période triste pour Barbossa et Jack, qui s'arrêtent, assistent à cela et réalisent qu'ils sont devenus des dinosaures. (…) Puis on a eu envie de tout exploser, de vraiment boucler cette histoire. Je fabriquais le troisième film en me répétant qu'il ne devrait pas y en avoir d'autres."

Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl, le film qui a relancé le genre pirates

Tourner deux films en même temps

"Ils voulaient les deux suite le plus vite possible et quand on tourne deux films en même temps, on essaie d'amortir les frais. Par exemple en profitant d'être à un certain endroit pour le 2 pour filmer au passage quelques plans du 3. On a ainsi mis en scène la fin du 3 au bout de cinq jours seulement du tournage du 2, car on savait qu'on allait bientôt quitter Port Royale, et ne plus y revenir. On irait ensuite sur une autre île. Puis on aurait besoin de notre tank (bassin géant). Ensuite, on irait en République Dominicaine sans repasser par St. Vincent. Et c'est comme ça qu'on s'est retrouvés à tourner la fin de Pirates des Caraïbes 3 au bout de cinq jours de prises de vue du deuxième film, sans connaître le script du troisième ! Mais vous savez quoi ? Des gens font tout le temps ça. En ce moment, ils tournent bien deux Mission : Impossible à la suite. C'est quelque chose ! Vous vous lancez dans ce chaos et prenez les décisions au cas par cas.

(...)

D'ordinaire, on prépare entre 60% et 80% des jours de tournage. En nous lançant sur ces suites, on avait bien avancé sur le 2e film, on avait environ 80% de préparatifs, c'était bien. Mais pour le 3, c'était une autre histoire : il n'y avait rien, pas de pages de scénario validées, juste les grandes lignes. Ca se passait tout le temps comme ça : 'On s'apprête à quitter l'île, on a besoin de filmer quoi pour Les Pirates 3 ?' Alors on revenait à nos notes : 'On aura certainement besoin d'une séquence entre ces deux personnages.' 'Ok, ben on ferait mieux de l'écrire maintenant, alors.'

Parlez à n'importe quel réalisateur qui a une centaine de jours de tournage, il vous dira qu'il avait préparé correctement les 60 premiers, et qu'il en reste une quarantaine à gérer au fil du tournage. Sinon, vous ne démarrez jamais ! Vous restez éternellement en pré-production. C'est une simple équation. (…) Bref, quand vous avez 300 jours de tournage, qui correspondent à deux films coup sur coup, vous savez que vous allez galoper. L'équipe va vous demander : 'Alors, on fait quoi aujourd'hui ?' On va en mer, préparez vos sandwichs. Et une fois sur le bateau, une partie se met à vomir son déjeuner, mais on doit absolument tourner ces quatre pages de script à bord du Pearl, alors on avance. Cette équipe était d'ailleurs la meilleure de tout le business."

Ecrire la suite en plein tournage

"En fait, comme on savait ce qui nous attendrait sur Pirates des Caraïbes 2 et 3, on avait demandé que le bureau de Ted (Elliott) et de Terry (Rossio) soit à côté du mien, comme ça on pouvait discuter n'importe quand au sein de la 'story room' pendant qu'on repérait les lieux de tournage... Les producteurs mettaient en place des budgets alors qu'on n'avait pas encore de scénario, donc on avait une carte à jouer là. Ces deux pièces étaient remplies de photos des lieux de tournage, de dessins, de concept-arts... Je travaille ainsi sur tous mes films, on conçoit tout cela avant que les techniciens ne commencent à construire tous ces trucs. Donc sur Pirates des Caraïbes 2, je pouvais entrer dans la 'pièce de l'intrigue' et parler de la construction globale du film. Sur le 3, quand je faisais ça, on discutait plutôt de ce qui pouvait théoriquement arriver : 'Qui trahit qui ? Quand allons-nous rencontrer Davy Jones ? Et quand le Kraken va-t-il emporter Jack ? A la fin du deuxième film ou plutôt dans le suivant ? Et notre grosse scène d'action dans l'eau qui tournoie, on la laisse au cœur de notre troisième acte ? Une fois au bout du monde, comment vont-ils ramener Jack ? Et que faisons-nous de Norrington ? Comment on se re-concentre sur notre héros ? Peut-on quitter les Caraïbes pour aller vers l'Est ? Et si on explorait le monde des pirates asiatiques ? On aimerait avoir ce genre d'influence. Et engager Chow Yun-fat, ce serait vraiment super. Quand peut-on commencer à combler les trous scénaristiques du premier film ? On pourrait expliquer pourquoi Jack a cette cicatrice en forme de P sur la main. Qui lui a fait ça ? Et qui est Bill le Bottier ?' Voilà comment on a avancé sur cette trilogie. (…) On finit par se poser des milliers de questions. Puis un producteur arrive et nous demande : 'Vous pensez qu'on doit rester combien de temps sur l'île n° 4 ?' Alors avec Terry et Ted on calcule : 'Il y aura cette scène de dialogues de deux pages et demi, on va compter une demi-journée en plus comme on la tournera sur l'eau, et puis il y a cette énorme scène d'action à chorégraphier. Dans le script, on avait carrément écrit : 'C'est le plus gros combat d'épées entre trois escrimeurs jamais filmée !'. On a fini par prévoir 9 jours de tournage pour 8 pages de scénario sur l'île en question."

Pirates des Caraïbes 2 et 3 : Pourquoi Davy Jones est toujours aussi bluffant

Retards, pauses imposées et ouragan

''Nous n'étions pas censés avoir de pauses durant ce long tournage, mais on a été contraints de s'arrêter car notre tank avait un problème. Il n'était pas prêt. On a d'abord tenté de respecter les délais en tournant d'autres scènes à la place de celles prévues dans le bassin, pendant qu'il était encore en construction, mais c'est devenu un gros problème. Donc, on a décidé de s'arrêter et j'ai fait un peu de montage avec ce que j'avais sous la main. Au moment de revenir, il n'était toujours pas prêt, on a décidé d'amarrer les bateaux à côté d'un port et de tourner sans le bassin artificiel. Ca nous a demandé de modifier toute notre méthodologie de tournage, et ça nous a imposé un nouveau délai... jusqu'à la saison des ouragans. On s'en ai pris un, qui a détruit plusieurs décors. Deuxième pause, C'est ce retard qui a raccourci notre post-production du troisième film à seulement dix semaines si on voulait respecter la date. Reporter le film n'a jamais été une option. Respecter la 'deadline', c'est la chose la plus importante. Plus c'est long, plus vous allez dépenser. Elle est aussi là pour nous rappeler qu'on doit s'arrêter.''

Seulement 10 semaines de post-production

"Je suis complètement d'accord avec vous (pour dire que le troisième opus est trop long, ndlr). On était au bout du rouleau, on n'a eu que dix semaines pour faire la post-production ! J'étais en surpoids, je ne dormais plus. Je me souviens que Dick Cook nous demandait : 'C'est bon ? Vous pourrez respecter la date ?' On faisait en même temps le mixage, la couleur, le montage, les effets spéciaux... Les trucs habituels, sauf que là, on était épuisés à cause de cet agenda de post-prod intenable. On validait les VFX, puis on passait la nuit à faire du montage alors qu'on avait tourné de nouvelles scènes dans la journée ! On a été frappés par un ouragan, la moitié des décors s'est envolée. Notre bassin géant ne marchait pas. On a été obligé de ramener des trucs à Los Angeles. On était vraiment en mode survie sur le troisième film !"

Bande-annonce de Pirates des Caraïbes 3 :


Johnny Depp ne sera pas dans le reboot de Pirates des Caraïbes