Inside Jamel Comedy Club
Pascal Gely / Kissman Productions

Inspiré par The Office de Ricky Gervais, diffusé en catimini sur Canal+ en 2009, porté disparu depuis, le faux documentaire Inside Jamel Comedy Club est le grand trésor caché de l’histoire récente des séries françaises. Têtes pensantes du show, qui fête ses 10 ans cette année, Blanche Gardin et Fabrice Éboué rouvrent le dossier.

Apparu un peu furtivement dans le ciel de Canal+ il y a près de dix ans, l’ovni Inside Jamel Comedy Club n’aura duré que le temps de huit épisodes de 26 minutes, avant de disparaître des radars : jamais édité en DVD, non disponible en téléchargement légal, absent des plateformes de VOD, ce petit bijou d’humour grinçant n’a pas eu le succès qu’il méritait et, sans les sites de streaming, il aurait peut-être fini par complètement sombrer dans l’oubli.

Inspirée par Ricky Gervais, la série joue à fond la carte du faux documentaire et suit la tournée du Jamel Comedy Club première génération (Fabrice Éboué, Blanche Gardin, Thomas N’Gijol, Amelle Chahbi, Claudia Tagbo, Yacine, Dédo, Noom Diawara et Frédéric Chau). Chacun incarne son propre rôle, dans le bus, à l’hôtel, de vraies images de spectacle et du public sont utilisées... Avec une audace folle, Inside croque les membres de la troupe, même Jamel qui est dépeint en autocrate radin, et aborde tous les sujets qui fâchent (les handicapés, la banlieue, Dieudonné, l’antisémitisme...). C’est une série comme on en a rarement vu en France (il n’y a guère que Platane pour tenir la comparaison). Les auteurs et interprètes Fabrice Éboué et Blanche Gardin reviennent sur cette expérience hors du commun.

Première : Comment vous est venu le concept d’Inside Jamel Comedy Club ?

Fabrice Éboué: On était à la recherche d’autres formats que celui du Jamel Comedy Club, qui était une succession de gens qui venaient faire des sketchs sur scène en solo. Et on cherchait quelque chose qui donnerait une possibilité d’interaction entre nous, à travers des saynètes. Jamel nous a confié une caméra pour la tournée, pour faire un peu ce qu’on voulait. Et on a commencé à réfléchir à des sketchs avec Blanche, en orientant un peu nos personnalités dans la caricature. Petit à petit, on a obtenu une série de sketchs qui fonctionnaient bien, on a monté un premier pilote qu’on a montré à Canal, et ils ont dit bingo. Nous sommes donc partis sur un format de huit épisodes de 26 minutes.

Quand on regarde Inside, on pense forcément à The Office. C’était votre principale inspiration ?

FE: Il y a aussi C’est arrivé près de chez vous, que je regardais en boucle adolescent, ou La vie de Michel Muller est plus belle que la vôtre, qui n’a pas eu le retentissement qu’il méritait. Mais, évidemment, pour mon personnage et la façon de filmer, la référence absolue était The Office de Ricky Gervais.

Blanche Gardin: On était très très fans de la série, d’où les regards caméra parfois un peu abusifs, on aimait beaucoup ça.

Dans The Office c’était des personnages de fiction, qui évoluaient dans un décor. Là, vous allez encore plus loin, puisque tout est vrai : vous jouez vos propres rôles, c’est la vraie tournée, on voit des images du vrai public...

FE : Comme on était dans du docu-fiction, on demandait aux gens de ne pas apprendre par cœur le texte, pour conserver une certaine vérité, on disait : « Dis ça avec tes mots, soit au plus proche de toi. » On filmait parfois le vrai public, sans les prévenir de ce qu’on allait dire, pour avoir une vraie réaction, voir ce que ça donnait. Tout ça a contribué à conserver le côté totalement réel du truc. À tel point que certaines personnes pensaient que c’était vrai. C’était le meilleur compliment qu’on pouvait nous faire.

BG : À l’époque, les fans du Jamel Comedy Club qui suivaient la série nous arrêtaient dans la rue pour nous demander si Frédéric Chau était vraiment mort !

Finalement, le docu-fiction rejoint l’esprit du stand-up, où l’humoriste utilise beaucoup sa propre vie...

FE: Oui, ça rejoint l’esprit du stand-up mais, en même temps, c’était en rupture totale avec ce que les gens avaient pu voir dans le JCC sur scène. Ça rejoignait plutôt l’approche de Blanche, et la mienne, avec un humour différent du JCC, qui est plus à l’image de Jamel.

BG: On peut même dire qu’il y avait deux publics : les fans du Jamel Comedy Club n’avaient pas trop adhéré à la série, qui avait chopé un autre public, disons, plus Télérama. Au JCC, on parlait à un public plus large, plus populaire, et là on sentait tout d’un coup qu’on parlait à d’autres gens.

Donc, dans Inside, tout est réel ou inspiré de la réalité ?

FE: On a tout caricaturé, parce que si tu crées un personnage, c’est fini. Il suffit de prendre un fil de chacun et puis de le tirer. Moi, par exemple, j’étais vraiment le metteur en scène de Claudia Tagbo sur son premier spectacle, et c’était aussi le cas dans la série. Je suis quelqu’un de très exigeant, parfois cassant, donc j’ai grossi ce trait pour aboutir à ce connard qui écrase l’autre. Un seul personnage a été créé, celui du régisseur, joué par Jean-François Cayrey, mais qui est totalement inspiré de notre vrai régisseur, qui aimait bien les blagues racistes.

BG: Il fallait que ce soit une extrapolation de la vie réelle, c’est pour ça que c’est drôle, pour moi c’est comme ça qu’on peut faire de la bonne comédie.

Était-ce difficile pour certains membres du JCC de jouer avec leur propre vie ?

BG : C’était un saut dans le vide, on ne savait pas trop ce que ça allait donner, il fallait parfois qu’on négocie avec les membres de la troupe mais, finalement, tout le monde a joué le jeu. Même pour Jamel, ce n’était pas facile, je pense. Il a découvert assez tard ce qu’on avait écrit, heureusement il est intelligent et il a bien compris où on voulait aller et qu’il n’y avait aucune méchanceté ou malice de notre part, même si on écornait un peu le packaging du Jamel Comedy Club.

FE: Il faut être capable d’être dans l’autodérision absolue. Certains n’étaient pas à l’aise quand on exploitait trop l’intime. Mais comme on ne s’épargnait pas non plus avec Blanche, c’était difficile pour eux de râler.

Étiez-vous vraiment payés 30 euros par spectacle pour la tournée du JCC ?

BG: Non, je crois que c’était 60. (Rires.) En fait, je ne me suis jamais vraiment plaint de ça. Je n’avais jamais mis les pieds sur scène et je me retrouvais dans des Zénith, je ne sais pas si ça justifie le montant de nos cachets, mais j’avais l’impression d’être totalement illégitime quand on a commencé, j’étais en apprentissage, en première année de BEP stand-up ! (Rires.) Pour d’autres qui faisaient de la scène depuis un moment, la situation était différente.

Comment en êtes-vous arrivés à tuer Frédéric Chau ?

FE: Fred m’a dit qu’il voulait arrêter le Jamel Comedy Club, et je lui ai demandé si ça ne le dérangeait pas qu’on le tue. Comme ça c’est clair. Merci à lui parce que ça a donné selon moi le sommet de cette série, avec le caméo de Pascal Obispo qui nous fait enregistrer une chanson en hommage à Frédéric !

BG: C’est comme quand Bobby est parti de Dallas, il a fallu le tuer. (Rires.) Après il a voulu revenir parce qu’il aimait bien la série, je lui ai dit : « Fred, c’est du faux doc, t’es mort, t’es mort ! » (Rires.)

 

Quand on revoit Inside aujourd’hui, on se dit qu’il y aurait matière à générer de belles polémiques. Vous pensez pouvoir encore aller aussi loin ?

FE: C’est ce que je continue à faire dans mes spectacles, ou dans mes films, comme Coexister. Pareil pour Blanche. C’est aux artistes de ne pas se censurer. Je travaille actuellement sur Terminus, une série pour France 2, librement adaptée d’un bouquin, Petits Suicides entre amis [Arto Paasilinna]. Elle raconte l’histoire d’une bande de dépressifs qui part en bus se suicider dans les calanques. Et c’est censé être de l’humour ! Donc, je continuerai toujours à aller dans ce sens.

BG: Le tout c’est de rester droit dans ses bottes et de ne pas oublier qu’on est humoristes. Il ne faut pas rentrer dans ces trucs-là, il n’y a même aucune raison de répondre à des gens qui se sentiraient offensés. Je sais ce que je fais, je sais que c’est pour faire rire et que c’est jamais gratos. Ce sont les deux seules choses qui comptent.

On a quand même l’impression que cette liberté a un peu disparu à la télévision...

BG : C’est sûr qu’on a travaillé sans contrôle, alors qu’aujourd’hui, les gens sont persuadés qu’il faut écrire des choses que les spectateurs attendent. C’est dramatique parce qu’en réalité, c’est quand on surprend les gens qu’ils en redemandent. Moins on calibre et plus on a de chances d’étonner le public. Laissez les auteurs faire ! En plus, ça ne coûtait rien à produire, c’était vite fait et bien fait. On a encore cette liberté sur scène, mais ailleurs, c’est compliqué.

Finalement, Inside a été un succès d’estime mais pas un carton, comment l’avez-vous vécu ?

BG: La diffusion en cachette est toujours restée un mystère, on était un peu furieux parce qu’on y avait mis tout notre cœur avec Fabrice, on y croyait à mort et les gens qui le voyaient ne nous donnaient que des super retours.

FE: Le seul regret que j’ai sur cette série, c’est qu’elle n’a pas été assez mise en avant lors de sa sortie, il n’y a pas eu de DVD édité, elle n’est pas non plus en téléchargement sur iTunes ou disponible sur une plateforme, je trouve ça fort dommage.

BG: Je suis ravie que l’on en reparle aujourd’hui, car ça me tient vraiment à cœur. J’ai sincèrement l’impression qu’on a réussi à avoir un point de vue vraiment original sur ce qu’il se passait sur le plan sociétal. Ça dit aussi quelque chose sur ce gros truc qu’était le Jamel Comedy Club, un peu marketé sur le thème « attention la banlieue arrive sur scène ». Nous, ça nous énervait, on avait envie de se foutre de la gueule de cet estampillage un peu ridicule, sachant que peu d’entre nous avaient grandi en tenant les murs dans les cités.

Malgré tout, cela reste un projet important à vos yeux ?

FE: Ce dont je suis vraiment fier, et que je peux revoir facilement, c’est vraiment cette série. J’estime que c’est là que j’ai touché quelque chose d’à peu près vrai. J’ai beaucoup plus de mal à regarder mes films ou mes spectacles. C’est la meilleure chose que j’ai pu faire aujourd’hui en tant qu’auteur et metteur en scène. C’est mon humour, ça me ressemble à 100 %.

BG: C’est pareil pour moi. Je dis souvent ça, mais c’est le seul truc dont je suis totalement fière, aussi parce que c’est le seul projet qu’on a fait ensemble avec Fabrice. On s’entend super bien dès qu’on bosse ensemble, après c’est compliqué parce qu’on a des tempéraments de cons tous les deux (Rires.) et au bout de deux heures, on s’insulte, en général. En revanche, nos sens de l’humour, de la comédie, du rythme, les angles que l’on prend pour regarder les choses et les rendre drôles matchent
totalement. On se marrait vraiment à le faire et à l’écrire.

Dans le dernier épisode d’Inside, on vous retrouve après la tournée, et les liens entre la troupe sont déjà bien distendus... Là encore, cela correspond à la réalité ?

FE: Dans les premiers épisodes, déjà, on abordait les rivalités qui existaient vraiment entre nous. Ça existe dans une troupe de théâtre, alors dans une bande de comédiens de one-man-show, je te raconte pas l’histoire ! Personne n’était arrivé à l’époque, tout le monde avait la dalle. Il y avait une concurrence interne. Et, au moment où on fait l’épisode 8, on ne sait pas où vont aller les choses. Et, dix ans plus tard, on réalise que ça s’est produit. C’est-à-dire que plus personne ne se voit, chacun a tracé sa route, il y a eu de la rivalité entre certains, donc c’était un peu prémonitoire. C’était une fiction très réelle.