Julia Ducournau
ABACA

La réalisatrice nous raconte dans les moindres détails comment elle a vécu la mémorable cérémonie de clôture du Festival de Cannes 2021.

Cet entretien a été publié à l'origine dans le numéro 521 de Première, toujours disponible en kiosque et sur notre boutique en ligne.

Au terme d’un Festival de Cannes aussi étrange que sa cérémonie de clôture, le jury présidé par Spike Lee a consacré Julia Ducournau pour Titane. La seconde femme palmée d’or revient sur cette soirée particulière et sur ce que ce prix signifie pour elle et pour son film. Pour une fois, la remise des prix cannois aura été autre chose qu’un gentil tableau d’honneur bien minuté. Ponctuée par les bourdes d’un Spike Lee déchaîné, égaré, et rapidement chaperonné par son juré Tahar Rahim, l’épilogue du dernier Festival de Cannes aura vu Titane triompher en même temps que le protocole exploser. Ce qui fait tout de même deux bonnes raisons de se réjouir. Vendredi 23 juillet, c’est-à- dire six jours plus tard, Première débriefait ce moment aux côtés de la grande gagnante de la soirée, Julia Ducournau. Elle nous livrait ici son premier entretien en tant que cinéaste palmée, et cherchait encore à remettre un peu d’ordre et de sens dans cette heure de direct surréaliste, qui venait tout juste de faire basculer son destin. 

 

PREMIÈRE : Bonjour Julia, il y a moins d’une semaine vous receviez la Palme d’or. Vous souvenez-vous dans quel état vous vous êtes réveillée le lendemain de la cérémonie ?
JULIA DUCOURNAU :
Oui, je me rappelle qu’il était très tôt et que j’étais très en retard : je devais prendre un train pour la Belgique pour y assurer une tournée d’avant-premières. Pour tout vous dire, depuis que j’ai reçu la Palme, je n’ai pas eu le moindre moment pour me poser et essayer de com- prendre ce qui vient de m’arriver. Là, je suis encore dans la phase de promotion du film, que j’avais d’ailleurs amorcée avant Cannes, et je tiens uniquement sur la réserve. Heureusement, les vacances débutent demain. 

Vous avez quand même pu observer que votre film avait changé de nature depuis qu’il a reçu ce prix, non ?
Pas vraiment, d’autant plus que, comme je vous le disais, je suis allée immédiatement au contact du public après avoir reçu la Palme. 

Oui, mais j’imagine que c’était un public qui venait voir le nouveau Ducournau ET la dernière Palme d’or. 
Peut-être, mais on n’a pas vraiment parlé de ça pendant les discussions qu’on a eues... 

Vous n’avez pas vu un public différent de celui de Grave, votre premier film ? Ah non ! Là, par exemple, je sors d’une projection de l’Absurde Séance à Nantes où la moitié de la salle était composée de gens du Hellfest. (Elle éclate de rire.) C’est un public qui a beaucoup de rituels, qui est là pour se retrouver, pour s’amuser. Des gens très rock, assez jeunes : ce n’est pas l’idée qu’on se fait d’un public qui vient voir une Palme d’or. C’est le public de Grave, ni plus ni moins... 

Cannes 2021 : Titane met de l’huile sur le feu de la croisette [critique]

Donc rien n’a vraiment changé depuis une semaine ?
J’ai quand même remarqué un petit élargissement de la moyenne d’âge mais... Ah si, il y a autre chose... Après la projection, il y a cet exercice que j’adore : les questions/réponses avec le public. À l’époque de Grave, il y avait un bon tiers de la salle qui se vidait et n’y assistait pas. Avec Titane, tout le monde reste, ou presque. J’ai l’impression que le public a beaucoup plus envie de bavarder avec moi : c’est probablement ça « l’effet Palme ». 

Titane fait effectivement partie de ces Palmes d’or qui donnent envie de parler de cinéma, qui déclenchent un vrai sentiment d’enthousiasme, même auprès de ceux qui ont des réserves sur le film. 
Oui, parce que ce prix va contre une forme d’académisme un peu installé, ce qui peut être plaisant, même lorsqu’on n’est pas dingue de Titane... Je crois avoir compris, en discutant un peu avec les membres du jury, qu’ils ont tenu à récompenser l’énergie du film et son refus de l’académisme, justement. Ça m’a fait plaisir puisque j’ai toujours pensé Titane comme une expérience sensorielle et corporelle proposée au spectateur. Ce n’est pas un grand récit classique. Il semble que les membres du jury ont vraiment vécu l’expérience. En tout cas, ils ont tenu à me signifier que ce n’était pas une Palme politique. 

Ça aurait été embêtant une Palme politique ?
Non, pas du tout, parce qu’au fond toutes les Palmes sont politiques. On ne remet pas un prix aussi prestigieux sans faire un geste politique, et ce, quel que soit le film. On en- voie un signal au monde entier. Tout ça, je le sais pertinemment et je ne cherche pas à le remettre en question. 

Lorsque vous avez reçu votre prix, vos premiers mots ont été en anglais.
Très bizarre, oui, c’est sorti comme ça de manière complètement chaotique. Il faut comprendre que lorsque j’arrive sur scène, évidemment dans un état second, c’est Spike Lee qui m’accueille et qui me glisse quelques gentils mots en anglais. Ensuite, c’est Sharon Stone qui me félicite... Donc tous les mots que j’entends depuis que je suis sur la scène du Palais des festivals sont en anglais et lorsque je me dirige vers le micro, je me mets à parler en anglais sans savoir pourquoi. Je tenais néanmoins à dire à Spike Lee dans sa propre langue que la cérémonie était parfaite parce que, justement, elle n’était pas parfaite. Je tenais à ce qu’il le comprenne immédiatement, parce que je voyais qu’il était un peu désolé à cause de sa bourde au début de la cérémonie. [Spike Lee a donné le nom de la Palme d’or par erreur.] 

Vous pensez que cette bévue l’a atteint ?
Oui, après la cérémonie, il était encore mortifié. Il n’a pas du tout pris sa gaffe à la légère – même si on a essayé de rester discret vis-à-vis de ça. Il s’est mis à ma place en tant que cinéaste, il avait peur d’avoir gâché mon moment. Évidemment, ce n’était pas le cas... 

Il n’y avait pas eu la moindre fuite avant le début de la cérémonie ?
Non, on n’a rien su. Rien. 

Même Vincent Lindon, qui est comme chez lui à Cannes, n’était au courant de rien?
Il avait une sorte de pressentiment. Quand on nous a informés qu’on était au palmarès, le protocole a insisté pour que les deux acteurs reviennent. Donc il m’a dit : « Si on nous demande d’être tous là, c’est que le prix est gros. » Et puis commence une cérémonie en forme de rollercoaster ahurissant, avec Spike Lee qui annonce immédiate- ment qu’on a la Palme... 

Sharon Stone remet la Palme d'or à Julia Ducournau pour Titane
https://twitter.com/Festival_Cannes
Titane reçoit la Palme d'or
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Cannes 2021 : La réalisatrice de Titane embrassée par ses acteurs
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Cannes 2021 : Julia Ducournau et Vincent Lindon sur le tapis rouge de Titane
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Cannes 2021 : Laïs Salameh, Vincent Lindon, Julia Ducournau, Agathe Rousselle et Garance Marillier sur le tapis rouge de Titane
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Sharon Stone remet la Palme d'or à Julia Ducournau pour Titane

Titane reçoit la Palme d'or

Cannes 2021 : La réalisatrice de Titane embrassée par ses acteurs

Cannes 2021 : Julia Ducournau et Vincent Lindon sur le tapis rouge de Titane

Cannes 2021 : Laïs Salameh, Vincent Lindon, Julia Ducournau, Agathe Rousselle et Garance Marillier sur le tapis rouge de Titane

Cannes 2021 : La réalisatrice de Titane embrassée par ses acteurs

Mais dans la salle, vous n’avez rien entendu...
Ah si ! Je l’entends parfaitement. Et Agathe [Rousselle, l’actrice principale de Titane] l’entend aussi. Sauf qu’on est les seules. Toute notre bande nous dit : « Vous avez mal entendu, Spike Lee a dit Nitram [le film de Justin Kurzel qui a finalement reçu le prix d’interprétation masculin], pas Titane ! » Bon... J’étais dans un état de confusion absolue, la perte de repère était totale. À un moment de la cérémonie, je me suis même dit qu’ils avaient fait une erreur et qu’ils nous avaient rappelés pour rien. 

Vous avez pensé cela à cause de toutes les petites approximations qui ont émaillé la soirée ?
Ca commence par le prix du scénario, mais pas cette fois. On débute avec l’interprète masculin. Donc je suis la soirée en étant très concentrée et complètement paumée. Et en même temps, je suis contente parce que c’est un peu le bordel et que Doria Tillier fait un super travail en maîtresse de cérémonie, en y apportant beaucoup de légèreté. C’était marrant en fait, on était vraiment dans cette idée de reprise post-confinement et on essayait tous de remettre la grosse machine en marche. C’était jovial, au fond. 

Juste avant l’annonce de la Palme, il y a celle du Grand Prix. Là encore, il se passe un truc un peu fou. La récompense est attribuée à Asghar Farhadi pour Un héros, mais juste après son arrivée sur scène, on annonce finalement que c’est un prix ex aequo avec Juho Kuosmanen pour son Compartiment n° 6.
Là, ça a été le moment le plus dingue émotionnellement pour moi... Quand on annonce Farhadi, je me dis forcément : « Oh la la, j’ai donc la Palme. » Et j’affronte cette réalité pendant presque une minute. Je suis tellement émue que j’ai le visage qui se déforme, j’en pleure. Sauf qu’à un moment, j’entends : « Attendez ! Il y a un ex aequo ! » Donc là, je poursuis mon dialogue intérieur : « Ma pauvre, tu t’es fait un film, comment tu as pu imaginer que tu avais la Palme ? » Sauf qu’ils annoncent Juho Kuosmanen. Et rebelote : visage qui se dé- forme, pleurs, etc. Je crois que mon cœur est descendu dans mon estomac puis remonté dans ma gorge à peu près cinq fois rien que pendant cette séquence. 

En temps ressenti, c’était plutôt six heures ou quatre minutes, cette cérémonie ?
Les deux! Ça n’arrêtait pas de changer. Le temps se dilatait et se compressait en permanence. Mais je suis contente que ça se soit déroulé ainsi. En termes d’émotions, c’était surpuissant. 

 

Et ensuite, que s’est-il passé ? 
Il se passe un truc qui m’a beaucoup émue. Toutes les femmes du jury sont venues me voir au fil de la soirée pour me dire, chacune à leur manière : « Julia, sois bien sûre qu’on ne t’a pas donné ce prix parce que tu es une femme. » Et ça m’a énormément touchée, parce que c’était un pur acte de solidarité féminine. Elles se sont mises à ma place et ont compris que le moindre doute à ce sujet aurait pu tout gâcher. Ça a été cinq très beaux moments – puisqu’il y avait cinq femmes dans ce jury-là. 

Aucun des membres masculins du jury ne vous en a parlé ?
Non. Et c’est normal. Seule une femme peut vraiment comprendre la nécessité de le dire à une autre femme. Et je voudrais vraiment les remercier publiquement toutes les cinq pour ce geste. 

La soirée a aussi été mémorable grâce à votre discours, qui a marqué fort les esprits.
Je l’ai écrit toute seule à une terrasse de café, à Marseille. On m’avait annoncé qu’on était au palmarès. J’ai griffonné ça en pleurant à moitié : je n’en revenais pas d’avoir un prix. 

Super formule en tout cas, votre « merci de laisser rentrer les monstres ».
Oui, on m’en parle pas mal. On se sent tous comme des monstres au fond. On s’est tous déjà sentis à un moment, à un endroit, re- jetés par un groupe, une corporation, une famille, la société. C’était une formule destinée aux gens qui aiment le cinéma d’horreur, certes, mais pas seulement... 

Vous avez utilisé des mots simples pour dire des choses très directes qui semblent avoir touché pas mal de monde. Cela vous a permis de vous envisager un peu plus comme une cinéaste populaire ? 
Non, pas du tout. En tout cas, je refuse de me poser la question. Mais c’est vrai que si certaines personnes se sont senties moins seules en voyant Titane, si mon film a pu leur parler dans cet endroit intime et fragile, alors mon travail aura pris tout son sens. 

C’est une visée populaire ça, non ? 
Si, si, mais j’ai toujours aimé l’idée que mes films se retrouvent dans des festivals assez généralistes alors qu’ils refusent l’idée de l’académisme. Je ne veux pas qu’ils restent des objets de niche. J’ai toujours eu envie d’aller à Cannes, mais pas pour le prestige, juste pour aller à la rencontre d’autres gens – ceux qui ne vont pas au Hellfest justement, ceux qui ne sont pas comme moi. C’est pour ça que tu fais des films : pour voir si tu peux parler la même langue avec tout le monde, pas uniquement avec ceux qui ont les mêmes codes que toi. De fait, si la question de la popularité m’échappe complètement, celle de la modernité, du contemporain me taraude. Au moment où j’ai su que j’allais présenter Grave à la Semaine de la critique, j’avais évidemment très peur de l’accueil cannois, très peur d’être incomprise, notamment par rapport au sujet du cannibalisme. Sauf que le jour où j’arrive au festival, j’apprends par l’attachée de presse que plusieurs autres films présents à Cannes cette année-là, et notamment The Neon Demon [de Nicolas Winding Refn] abordent précisément la question du cannibalisme. Et cette coïncidence, totalement inattendue, m’a comblée de bonheur. Parce que l’idée, ce n’est pas d’être originale, l’idée c’est que ton film capte un truc de son époque. C’est ça qui compte. Et si d’autres ont senti les mêmes vibrations que toi, au même moment, c’est que tu es dans le juste quelque part. 

Une semaine après cette Palme d’or, vous sentez que vous avez envie d’accélérer la cadence en termes de travail ou au contraire de temporiser un peu et de vous remettre de vos émotions ? 
C’est un sujet compliqué. Ça a un peu bouleversé ma notion du temps cette histoire. Recevoir la Palme d’or à 37 ans c’est... comment dire ? Soderbergh, qui l’a reçue à 25 ans pour son premier film, a dit un truc génial en recevant son prix : « Eh bien maintenant, je ne peux que faire moins bien ! » Cette sensation-là m’a traversée, c’est sûr, et elle me retraversera encore. Et je peux vous dire qu’elle est terrifiante. Donc le seul truc que je puisse faire maintenant, c’est d’avancer comme si de rien n’était. Si je conscientise trop ces éléments, je ne pourrai faire que moins bien, comme dirait Soderbergh. 

Donc vous allez vous noyer dans le travail ?
Je n’ai pas le choix. Juste après mes vacances, je pars pour sept mois de tournée. Je vais présenter Titane un peu partout dans le monde. Je l’avais déjà fait pour Grave, donc je sais que ça va être à la fois fou et épuisant. Je vais voir du pays en tout cas. C’est probablement ça dont j’ai besoin.