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Les critiques de Première

  1. Première
    par Thomas Baurez

    Il y a d’abord ce noir et blanc un poil factice qui fait craindre une esthétique purement décorative. Et puis à la façon de Michael Haneke et de son Ruban Blanc - film lui-aussi circonscrit aux seuls contours d’un petit village en marge de l’Histoire -, cette imagerie induit vite une étrangeté et une pesanteur qui finissent par étreindre le spectateur. Nous sommes en 1945, dans un petit bourg au cœur de la Hongrie. La Seconde Guerre Mondiale vient de se terminer. Un mariage s’apprête à être célébré. Et puis, tels des fantômes sortis de nulle part, deux hommes entreprennent une lente marche vers le village. Qui sont ces figures muettes dont le regard indique tout à la fois souffrance et gravité ? Les habitants s’agitent, s’affolent et s’organisent. Tout le monde les a reconnus : « Ce sont des juifs déportés qui viennent récupérer leurs biens. » Face au silence des victimes, à leur dignité écrasante, la tension monte. Certains (un peu) culpabilisent, d’autres (beaucoup) paniquent. Un monde est sur le point de vaciller. La caméra du hongrois Ferenc Török ausculte ces rapports de force à l’aide d’une mise en scène sobre mais efficace. Sa caméra sait garder ses distances avec ce qui se joue et ne cherche jamais à battre la mesure de ces protagonistes déboussolés.  Elle préfère au contraire les enfermer dans ses propres cadres implacables de précision au sein desquels ils butent sans cesse. Au centre de cette agitation, l’acteur Peter Rudolf - en ordure accomplie – propose une composition déconcertante de cruauté.  A noter que la Hongrie est aujourd’hui encore, un des pays européens les plus en retard dans la restitution des biens spoliés durant la Seconde Guerre Mondiale.