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Plus ça va vite, plus c'est bon ?

Le "Binge watching", c'est déjà dépassé. Si vous en êtes encore à regarder des épisodes à la chaîne, pour enquiller une saison complète en un week-end, vous êtes ringards. Aujourd'hui, la nouvelle tendance des séries, c'est le "Speed watching" !

De plus en plus utilisée outre-Atlantique depuis fin 2016, cette pratique qui consiste à visionner des programmes en accéléré, gagne du terrain chez nous. Elle est même devenue assez courante, ces derniers mois. Il n'est désormais plus rare de constater que son voisin, dans le métro, s'enfile les derniers épisodes de Homeland à vitesse grand V. Le concept est maintenant bien connu : il s'agit d'augmenter le défilement des images, en accélérant la vitesse de 20 à 50%, ce que propose le lecteur VLC de votre ordinateur (que tout le monde utilise), le mode Video Speed Controller de Google Chrome ou même... votre bon vieux lecteur DVD de salon. Alors faut-il céder à la tentation ?

Il faut avouer que la pratique, bien que barbare de prime abord, présente un énorme avantage, dans cet âge d'or des séries télé, où la profusion d’œuvres de qualité génère une terrible frustration chez les sériephiles : celui de gagner du temps ! Beaucoup de temps. En accélérant l'image 1,3x, un épisode de sitcom de 22 minutes ne dure plus que 17 minutes (ce qui permet de gagner un épisode, toutes les heures et demi). Plus encore, on gagne 10 minutes sur un épisode de network, comme NCIS, et 12 minutes sur les dramas HBO et Showtime, comme Game of Thrones ou Homeland, dont les épisodes font généralement un peu plus de 50 minutes.

Jouer la montre, c'est très appréciable, surtout quand on suit 12 séries en même temps, et qu'il est important de rester à jour dans The Walking Dead, Westworld, The Big Bang Theory, Grey's Anatomy, Arrow... Important parce que la gangrène du spoiler vous guette désormais à chaque coin de rue, au lycée, dans le RER, à la machine à café du bureau et bien sûr, sur les réseaux sociaux. Attendre, retarder, repousser le visionnage d'une série, c'est s'exposer au spoil qui tue. Le "Speed watching" permet donc de rester dans l'urgence du rythme (infernal), imposé aujourd'hui par le monde des sériefiles.

D'autant qu'on peut tout de suite écarter le soucis du confort : non, il n'est pas gênant de regarder un show en accéléré. Oui, on arrive encore parfaitement à suivre lorsque les images défilent à grande vitesse. Les voix ne sont (pratiquement) pas déformées si l'on s'en tient au mode 1,3x. Et l'oeil et le cerveau humain sont tout à fait capables de gérer cette manière précipitée d'enregistrer des informations, comme le montre une étude menée par l'université d'Haifa, qui explique que tout n'est, finalement, qu'une question d'habitude. En d'autres termes, au bout de quelques minutes, on ne sent plus la différence ! Certains spectateurs estiment même que le "Speed watching" apporte un plus, dans certains cas : certaines sitcoms gagneraient en sagacité, offrant un timing comique encore plus cinglant !

Pour autant, malgré tous ses avantages, cette tendance pose un soucis majeur. Une question esthétique essentielle : peut-on pleinement apprécier l'art télévisuel, si on le passe en vitesse rapide ?  "Si les tenants du "Speed watching" l’adoptent par un amour des séries qui les pousse à en regarder toujours davantage, ils n’en réduisent pas moins celles-ci à la consommation d’une histoire", s'indigne François Jost, professeur en sciences de l'information et de la communication à la Sorbonne, dans Le Plus. En clair, le "Speed watching" réduit l'art de faire des séries, à un banal objet de consommation, vite absorbé, vite digéré, vite jeté.

Forcément, la pratique nuit intrinsèquement à l'appréciation de l'œuvre en tant que telle. Comment s'éblouir des petits détails de la mise en scène, de la profondeur de la lumière ou de la subtilité du jeu des acteurs, si on s'enfile les épisodes à toute allure ? Si David Lynch a choisi de ralentir le rythme de telle ou telle séquence de Twin Peaks, c'est qu'il estimait cela nécessaire. Alors en "Speed watchant", le spectateur dénature d'office l'oeuvre qu'il regarde. Et à ce train, c'est la conception même de la série en tant qu'art qui pourrait être abîmée...

"Que l’histoire soit écrite ou filmée ne change rien pour eux. Ce que (les adeptes du "Speed Watching") veulent connaître, c’est la suite des événements, les résolutions des intrigues", résume François Jost. Et il ne croit pas si bien dire : il existe déjà une pratique plus "hard" encore que le "Speed watching" : le "No watching". On ne regarde même plus les épisodes. On se contente de lire les résumés sur Wikipédia. Comme ça, on connaît la suite et la fin de l'histoire, sans avoir besoin de rester des heures devant la télé. Une manière improbable de participer à l'âge d'or des séries, sans vraiment les avoir vues. Autant dire le début de la fin.