Marta Nieto dans Madre de Rodrigo Sorogoyen
Manolo Pavón- Le Pacte

Marta Nieto brille devant la caméra du réalisateur d'El Reino.

En 2017, entre Que Dios Nos Perdone et El Reino, deux films qui l’ont imposé comme le nouveau roi du thriller européen, Rodrigo Sorogoyen tournait le court-métrage Madre : 17 minutes folles, d’une intensité hallucinante. Dans un appartement espagnol, une mère y reçoit le coup de fil de son petit garçon de six ans, parti en vacances avec son père en France. C’est un appel au secours. L’enfant est sur une plage dont il ne connaît pas le nom, et papa, parti il y a longtemps chercher un jouet dans la voiture, n’est jamais revenu… La plage est déserte, aucun moyen de savoir où le petit se trouve. La mère essaye de garder son sang-froid, réfléchit à la meilleure façon de localiser son garçon. Mais le téléphone n’a bientôt plus de batterie… « Maman, il y un monsieur sur la plage, il vient vers moi… ». Sa mère lui ordonne de courir et d’aller se cacher, avant que la conversation ne soit brutalement interrompue. « Allô ? Allô ? »… Plus personne au bout du fil. Le court-métrage s’achevait sur l’image, glaçante, d’une plage déserte. Acclamé un peu partout dans le monde (il a obtenu le Goya du meilleur court et a été nommé à l’Oscar), ce Madre premier du nom constitue aujourd’hui la scène inaugurale de Madre, le long-métrage. Dont l’intrigue se déroule dix ans après cette intro fracassante. Elena, la mère du titre (extraordinaire Marta Nieto), n’a jamais retrouvé son enfant et vit désormais à Vieux-Boucau-les-Bains, où celui-ci a disparu. Elle travaille dans un restaurant pour touristes, les gens du coin l’appelle « la folle de la plage ». Un matin, elle croise un ado de seize ans, un Parisien en vacances, sur lequel elle va faire une étrange projection : et si c’était son fils, enfin de retour ?

Madre, on le comprend très vite, ne joue pourtant pas sur le suspense quant à l’identité du jeune homme. Les questions que se posent Elena sont un prétexte, un moyen pour elle d’exorciser l’horreur de la perte, d’échapper au trou noir dans lequel s’est engouffré son existence dix ans plus tôt. Rodrigo Sorogoyen et sa co-scénariste Isabel Pena traquent moins la résolution d’un mystère que quelque chose de plus trouble et indéfinissable, interrogeant la notion d’amour à travers le lien qui se noue entre la femme et l’adolescent, une romance « scandaleuse », antisociale, vampirique et cathartique, belle et bizarre.

Si, thématiquement, Sorogoyen semble soudain à des années-lumière de El Reino, il a, formellement, conservé la même méthode : caméra ne lâchant quasiment jamais le personnage principal, récit constitué d’un empilement de blocs temporels très longs, plans- séquences « immersifs » à la SteadyCam qui prennent le spectateur par le col pour ne plus le lâcher, construction par la photo et la musique d’un bain sensoriel hypnotique… Il démontre ainsi à nouveau qu’il est un filmeur-né, capable d’injecter de l’adrénaline et de la tension partout, tout le temps, à chaque seconde. C’est impressionnant. Et parfois, aussi, un peu répétitif. L’usage du grand-angle, couplé au plan-séquence, confère une dimension grandiose à toutes les scènes : dans les moments paroxystiques, c’est puissant, un peu moins quand il s’agit de filmer une conversation entre deux personnages dans un café désert, ou un pique-nique au bord de l’eau avec Anne Consigny et Frédéric Pierrot. Cette volonté d’envisager l’action comme un enchaînement ininterrompu de pics émotionnels se retourne parfois contre le film, qui aurait sans doute gagner à jouer sur une gamme de notes plus large. Mais ça, on ne le réalise qu’après coup. Le temps de la projection, on est happé, yeux écarquillés, en apnée pendant 2h10. On peut lui reprocher une forme de systématisme dans sa maestria, mais une chose est sûre : on ne s’ennuie jamais avec Rodrigo Sorogoyen.