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Diffusé hier soir sur Arte, La Chasse ne laisse pas les spectateurs indifférents...

Arte propose ce mois-ci un programme cinéphile "spécial Cannes", en parallèle de la 69e édition du festival. Hier soir, la chaîne diffusait ainsi La Chasse, de Thomas Vinterberg, suivi de L'Inconnu du Lac, d'Alain Guiraudie. Deux films choc qui avaient été honorés sur la Croisette en 2012 et 2013 : Mads Mikkelsen, cette année dans le jury, avait reçu le Prix d'interprétation masculine pour le premier et Guiraudie le Prix de la mise en scène pour le second, dans le cadre d'Un Certain Regard. Première avait rencontré Thomas Vinterberg lors du festival 2012. Suite à la publication d'un avis très critique à propos de son drame, l'échange avec le réalisateur était particulièrement animé. Et intéressant.

Thomas Vinterberg : On vient de me dire que tu n’aimais pas le film... C’est bizarre tu as l’air gentil. 

Première : Mais je suis gentil.
Alors critique pas mon film. Un film c’est comme ton enfant : tu le portes pendant des années et ceux qui le détestent, sont forcément des cons. C’est comme s’ils détestaient tes enfants. Même si ton gosse est infernal, tu ne peux pas faire autrement que de l’aimer. 

C’est marrant que tu dises ça parce que BHL nous disait récemment que comparer un film à un de ses enfants c’était une connerie.
Je ne connais pas ton BHL, mais il se fout de ta gueule. On fait juste semblant de bien prendre les critiques. En réalité, ça fait mal, c’est super douloureux. On brûle intérieurement quand des gens n’aiment pas ton film, on a envie de tout casser. 

T’aurais envie de me casser la gueule par exemple ?
Non, je suis trop civilisé. Mais en fait, oui... j’ai un peu envie de te casser la gueule.  

Bon, restons dans le domaine de l’enfance, une critique me disait hier que si je n’aimais pas ton film c’était parce que je n’avais pas d’enfant...
Plusieurs choses peuvent provoquer le rejet. C’est marrant parce que je vais avoir mon troisième enfant dans quelques heures...  

C’est rigolo, moi aussi j’ai trois enfants.
Ta théorie est merdique alors. 

C’est pas la mienne, c’est celle de la journaliste mais je suis content de te l’entendre dire...
On n’avance pas là - (à un serveur : je peux avoir un café ?) - Je vais essayer de voir pourquoi tu n’aimes pas The Hunt. Certains le rejettent parce qu’il brise certaines conventions - par exemple l’idée que les enfants disent toujours la vérité. Mais tu m’as l’air plus intelligent que ça, tu es trop malin pour te laisser prendre par ça. 

Effectivement...
Dans ton cas, je me demande si le problème ne vient pas du personnage principal. Il aspire depuis si longtemps à être civilisé qu’il en devient passif. Il s’en prend plein la gueule, se relève et s’en reprend plein la gueule. Il insiste pour être puni dans un sens presque chrétien...

Le masochisme m’a effectivement un peu saoulé. Surtout parce qu’il ne produit rien.  
Je pense que ça gêne les gens de notre âge. Ca va contre les règles de base de la dramaturgie, mais surtout ça nous renvoie à notre propre impuissance. Quand t’as 40 piges, tu veux que les héros agissent. Or celui-ci fait ce qu’on lui dit de faire, c’est un type gentil, un peu passif. 

Mais c’est justement un des problèmes que j’ai eu et qui m’a fait sortir du film : à un moment...
Attends, t’es sorti du film ? Ca commence à me saouler sérieusement. Je vais VRAIMENT te casser la gueule. 

Mais non, je voulais te parler d’un moment qui m’a énervé. Le passage où Mads Mikkelsen fout son coup de boule au gérant de la superette. Là les gens se sont mis à applaudir... Je me suis dit que c’était vraiment super démago.
Démago ? Houlà ! C’est un moment important pour moi. C’est le moment où le film, moi et le héros s’éloignent de la civilisation. Il devient un animal... C’est un tournant du film et si tu n’aimes pas ça c’est peut-être que tu ne l’as pas compris. 

Mais tu refais la scène dans l’Eglise et là, je n’ai aucun problème. La scène du supermarché est vulgaire, flatte les instincts les plus bas du spectateur. Et ça marche...   
C’est vrai. Et c’est marrant parce qu’un ami réalisateur m’avait conseillé de l’enlever pour des raisons morales. Mais c’est pas ce que tu me dis.  

Un peu. Mais surtout je la trouve cheap et vulgaire.
C’est différent : la vulgarité je l’assume, c’est mon coté danois. Mais si elle te pose un problème moral, c’est que tu as les mêmes problèmes que le héros. Tu veux qu’il reste pur, mais moi je veux le contraire, je veux le souiller, le faire revenir à une animalité qu’il fait tout pour retenir.  

Ce qui me heurte c’est la manipulation. L’idée d’être pris en otage ; le fait que tu verrouilles tout ton film pour flatter le spectateur.
C’est faux. Je laisse vivre mon personnage, je le fais progresser. Et je déteste vraiment que le gens n’aiment pas mon film ! 

Mais ça veut dire que tu veux être aimé ?
Bien sur (à un autre  serveur - et mon café ?) 

Dans ce cas, pourquoi jouer la provoc’ ?
Parce que j’ai aussi envie de dire des choses sur le monde, sur la société, sur les gens. Et ça, je ne peux pas le dire sans en heurter quelques uns. Au fond, c’est ça ton problème, non ?

Propos recueillis par Gaël Golhen